Dojo kun : les cinq préceptes du karaté expliqués

Le dojo kun tient en cinq phrases courtes, récitées à genoux à la fin du cours dans la tradition Shotokan. Elles disent ce que le karaté cherche à former : un caractère accompli, une conduite sincère, le goût de l’effort, le respect d’autrui et la maîtrise de la fougue. La technique sert ce projet, elle ne le remplace pas.
Dojo kun : ce que disent les mots
Le terme signifie littéralement « règles du dojo », rappelle l’encyclopédie Wikipédia. Le dōjō désigne le lieu (jō) où s’étudie une voie (dō), et le mot kun (訓) renvoie à un enseignement, une consigne à garder avec soi. En français, les clubs parlent tantôt de serment du dojo, tantôt de préceptes ou de maximes.
Le texte s’affiche souvent à l’entrée de la salle ou sur le mur d’honneur, le shomen. Il ne s’agit pas d’un règlement intérieur : le dojo kun ne dit rien de la tenue ni de la ponctualité, il décrit la personne que l’entraînement doit faire grandir. Les gestes du salut, eux, relèvent du reishiki, l’étiquette du dojo, qui encadre le cours du premier au dernier salut.
Funakoshi, la JKA ou Sakukawa : une paternité discutée
La version récitée dans les clubs Shotokan est généralement créditée à Gichin Funakoshi (1868-1957), le maître d’Okinawa qui a fait connaître le karaté au Japon. Wikipédia signale pourtant une autre tradition, qui l’attribue à Kanga Sakukawa, un pratiquant okinawaïen du XVIIIe siècle. Une troisième version vient de la Japan Karate Association elle-même : sur sa page consacrée à la philosophie, la JKA écrit que le dojo kun a été élaboré par ses instructeurs seniors, alors qu’elle présente les vingt préceptes comme l’œuvre de Funakoshi.
Un indice linguistique penche vers une rédaction moderne. Le mot jinkaku, « personnalité » ou « caractère », qui ouvre la première maxime, a été forgé par le philosophe japonais Inoue Tetsujirō pour traduire l’anglais personality, selon le Wiktionnaire anglophone. Ce mot moderne cadre mal avec un auteur du XVIIIe siècle.
Le plus prudent consiste donc à parler d’un texte de la tradition Shotokan, nourri de la pensée de Funakoshi et fixé par son entourage ou par ses successeurs. Wikipédia le décrit comme une forme condensée de son niju kun, les vingt principes qu’il a rédigés. Le portrait de Gichin Funakoshi et des maîtres fondateurs du karaté retrace son parcours, et la présentation du style Shōtōkan ryū, de ses origines et de ses principes décrit la méthode née autour de ce texte.
Le dojo kun n’appartient pas au seul Shotokan : la version du Gōjū-ryū compte huit règles selon Wikipédia, et le Kyokushin récite aussi la sienne. La suite s’en tient au texte Shotokan.

Les cinq maximes, du japonais au français
Chaque ligne commence par hitotsu (一), qui veut dire « un », et se termine par koto, tournure japonaise qui donne à la phrase la valeur d’une consigne, comme l’infinitif d’un règlement. Beaucoup d’enseignants lisent dans ce « un » répété une absence de hiérarchie : aucune maxime ne passe avant les autres, chacune compte pour une. Voici le texte tel que le reproduit Wikipédia, avec la translittération retenue par la JKA et une traduction courante des cinq maximes :
- Hitotsu, jinkaku kansei ni tsutomuru koto (一、人格完成に努むること) : chercher la perfection du caractère.
- Hitotsu, makoto no michi o mamoru koto (一、誠の道を守ること) : protéger la voie de la sincérité.
- Hitotsu, doryoku no seishin o yashinau koto (一、努力の精神を養うこと) : cultiver l’esprit d’effort.
- Hitotsu, reigi o omonzuru koto (一、礼儀を重んずること) : respecter les règles de la politesse.
- Hitotsu, kekki no yū o imashimuru koto (一、血気の勇を戒むること) : se garder du courage impulsif.
Ces traductions sont usuelles, pas officielles. L’article francophone de Wikipédia propose par exemple « chacun doit se garder d’un courage impétueux » pour la cinquième ligne. En anglais, la JKA retient des formules très brèves, comme « Be sincere » pour la deuxième et « Develop self-control » pour la cinquième. Récitez la version de votre club, et gardez les autres comme des éclairages.
Ce que chaque maxime demande à un pratiquant d’aujourd’hui
Lire les mots japonais un par un éclaire les préceptes du karaté et ce qu’ils demandent, concrètement, à un karatéka adulte ou adolescent.
Jinkaku kansei : un chantier plutôt qu’un sommet
Kansei désigne l’achèvement, et tsutomuru l’effort qui y tend. La maxime ne demande donc pas d’être parfait, elle demande de s’y appliquer. La nuance compte pour qui débute : la ceinture blanche qui rate son kiba-dachi ne trahit pas le dojo kun, celle qui cesse de chercher à progresser s’en éloigne. Le caractère, au sens japonais, englobe la façon de perdre un exercice, d’accueillir une correction, de se comporter avec un partenaire moins avancé.
Makoto no michi : la sincérité comme chemin
Makoto se traduit par sincérité, vérité ou loyauté, d’où les variantes. Michi est la voie, le même caractère que le dō de karaté-dō, lu autrement. Sur le tatami, la sincérité se voit vite : frapper à la bonne distance plutôt que de faire semblant loin de la cible, avouer qu’une technique n’est pas comprise, ne pas tricher sur un exercice quand le professeur regarde ailleurs. Hors du dojo, la maxime rejoint une idée simple : tenir sa parole, y compris envers soi-même.
Doryoku no seishin : nourrir l’esprit d’effort
Le verbe yashinau signifie nourrir, élever, entretenir. L’effort n’y est pas un coup de collier mais une chose que vous alimentez, comme un feu. Le onzième des vingt préceptes de Funakoshi dit la même chose avec une autre image : le vrai karaté ressemble à l’eau chaude, qui refroidit si vous cessez de la chauffer. Concrètement, la maxime parle des soirs où l’envie manque, des katas répétés sans spectateur, de la saison qui reprend après une blessure.
Reigi o omonzuru : donner du poids à la politesse
Omonzuru veut dire accorder de l’importance, tenir en estime. La maxime fait de la politesse une chose qui pèse et qui engage. Le premier des vingt préceptes va dans le même sens, puisque le karaté commence et finit par le rei. Le détail des saluts relève de l’étiquette évoquée plus haut, et le dojo kun rappelle pourquoi ils existent : ils protègent une pratique où deux personnes se confient leur intégrité physique.
Kekki no yū o imashimuru : se méfier de la fougue
Les traductions de cette ligne divergent beaucoup. Kekki désigne la vigueur, l’ardeur du sang chaud, et yū le courage. Imashimuru signifie mettre en garde, réprimer. La maxime ne condamne donc pas le courage, elle se méfie du courage qui naît de la colère ou de l’excitation. Le deuxième précepte de Funakoshi, « il n’y a pas de première attaque en karaté », en donne la traduction pratique. Pour un adolescent, cette ligne parle de la provocation dans la cour, du combat qui s’emballe à l’entraînement. Le symbole du tigre Shotokan, une force tenue en réserve, illustre la même idée dans bien des dojos.

Seiza, voix haute, fin de séance : la place du serment dans le cours
La Japan Karate Association le décrit sans détour : à chaque séance, les élèves s’agenouillent en seiza et répètent à voix haute le dojo kun. Wikipédia précise que certains clubs Shotokan le récitent au début du cours, d’autres à la fin, d’autres aux deux moments.
Le déroulé varie d’un dojo à l’autre, mais il suit souvent la même trame :
- le groupe s’aligne par grade et passe en seiza ;
- un temps de silence, le mokuso, calme la respiration ;
- l’élève le plus gradé annonce chaque ligne, le groupe la reprend en chœur ;
- les saluts au shomen, au professeur et entre pratiquants ferment le cours.
Ailleurs, la récitation suit les saluts, le professeur dit lui-même le texte, ou le groupe alterne japonais et français. Aucune de ces formes n’est plus juste qu’une autre : suivez celle de votre dojo.
Pour un débutant, la première récitation surprend parfois. Les mots japonais défilent vite et le groupe les enchaîne sans hésiter. Rien n’oblige à briller dès le premier soir : reprenez ce que vous entendez, d’une voix franche, le dos droit et les mains posées sur les cuisses. La voix compte plus que la prononciation parfaite.

Du niju kun au dojo kun : vingt préceptes, cinq phrases
Funakoshi a formulé vingt préceptes, le niju kun, que la JKA présente comme le socle de sa philosophie, nourri de bushidō et de zen. Le dojo kun en reprend l’esprit sous une forme qui se dit en moins d’une minute. Voici quelques préceptes, d’après la version anglaise publiée par la JKA, rendus ici en français :
- le karaté commence par le rei et finit par le rei ;
- il n’y a pas de première attaque en karaté ;
- l’art de former l’esprit compte plus que l’art d’appliquer la technique ;
- ne pensez pas que le karaté se limite au dojo ;
- l’entraînement au karaté demande une vie entière.
Les correspondances sautent aux yeux. Le précepte du rei prolonge la quatrième maxime, celui de la première attaque éclaire la cinquième, celui de l’esprit et de la technique rejoint la première. Le niju kun s’étudie, le dojo kun se prononce : l’un sert de livre, l’autre de résumé dit en groupe.
Reste la phrase qui répond à la question du but du karaté. Elle est attribuée à Funakoshi, notamment par l’article anglophone de Wikipédia consacré au Shotokan, et sa traduction la plus courante dit : « Le but ultime du karaté ne réside ni dans la victoire ni dans la défaite, mais dans le perfectionnement du caractère de ses pratiquants. » Elle ne figure pas dans la liste des vingt préceptes publiée par la JKA : elle circule à part, et reprend en d’autres mots la première ligne du serment. Que la traduction dise « perfection » ou « perfectionnement », le sens tient : le karaté se juge à la personne qu’il forme, pas au palmarès. Cette idée traverse tout le karaté traditionnel, pensé comme une voie.
Expliquer le dojo kun à un enfant
Un enfant de six ou sept ans récite volontiers le serment du dojo, souvent avec plus d’énergie que les adultes. Pour le sens, une phrase par maxime fonctionne bien, tirée de situations qu’il connaît :
- jinkaku kansei : « à chaque cours, j’essaie de devenir un peu meilleur, pas seulement plus fort » ;
- makoto no michi : « je dis la vérité, même quand je me suis trompé » ;
- doryoku no seishin : « je continue quand c’est difficile » ;
- reigi : « je salue et je respecte les autres, même ceux qui me battent » ;
- kekki no yū : « ma force sert à me protéger, jamais à faire mal ».
Reliez ensuite chaque ligne à un moment vécu. Après le cours, demandez-lui quand il a continué alors qu’il était fatigué, ou comment il a réagi quand un camarade l’a bousculé. Il fera seul le lien avec la phrase récitée en seiza. Évitez en revanche de brandir le dojo kun comme une menace (« ce n’est pas très dojo kun, ça ») : les préceptes décrivent un chemin, pas une liste de fautes.
Le huitième précepte de Funakoshi rappelle que le karaté ne s’arrête pas à la porte du dojo. Pour un enfant, la phrase sur le respect vaut donc aussi à l’école, à table, avec un frère ou une sœur.
Prochaine étape : au prochain cours, écoutez la cinquième ligne en seiza et repensez à la dernière fois où la fougue a pris le dessus, au dojo ou ailleurs. C’est à ce moment que le dojo kun commence à servir.